DECEMBRE 1991-DECEMBRE 2016; LE RAMEAU DE JESSE: 25 ANNEES D’ATTACHEMENT AUX MEMES CHOIX.

Par Maryse QUASHIE, membre du Rameau de Jessé

UNE ALLEGORIE

« Le Rameau de Jessé » : beaucoup sont étonnés par le nom de notre association. Notre désir serait-il de marquer nos attaches avec la foi chrétienne  et, par là-même  de rejeter ceux qui ne partageraient pas une telle foi ? Et même pour les chrétiens à quoi faisons-nous exactement référence ?  Au chapitre 11 du livre d’Isaïe qui commence par la phrase « Un rameau sortira de la souche de Jessé », pourrait-on répondre. Mais cela ne suffirait pas, car il ne s’agit pas pour nous d’un simple renvoi à un texte biblique.

En effet, si l’on essaie de lire le texte d’Isaïe  par-delà toute connotation religieuse, alors on découvre une allégorie qui comporte des images qui ne peuvent que toucher : le loup qui habite avec l’agneau, le veau et le lionceau qui sont nourris ensemble, le nourrisson qui s’amuse sur le nid du cobra … Il est bien évidemment question d’une société où ceux que l’on ne voit pas habituellement ensemble cohabitent dans la paix. Qui ne rêve pas de cela ? Dans le même texte on décrit un leader qui « ne jugera pas d’après les apparences, ne tranchera pas d’après ce qu’il entend dire ». En effet « il jugera les petits avec justice, il tranchera avec droiture en faveur des pauvres du pays ». Qu’attendons-nous aujourd’hui de ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir ?

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LE POUVOIR DE L’UTOPIE

Il est important, cependant,  de noter que les images d’Isaïe ne constituent  pas pour nous les représentations  mièvres d’une société idyllique qui n’est pas près d’advenir, il ne s’agit pas pour nous d’une utopie, comme diraient certains. Ces derniers  ont, dans un certain sens, raison, puisque cette société n’existe nulle part. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle ne peut pas exister, comme s’il ne s’agissait que d’une pure chimère ne tenant aucun compte de la réalité. Il convient à ce propos de remarquer que l’élaboration d’une utopie constitue une stimulation pour l’action, et que cette utopie devient un point de repère à l’horizon pour ceux qui sont en route. Pourtant la société issue du Rameau de Jessé n’est pas uniquement une carotte derrière laquelle il faudrait faire courir les hommes comme des ânes ; il ne s’agit guère d’un leurre destiné à maintenir la motivation et à soutenir une espérance sans objet.

Il faudrait refaire une analyse de ce que notre siècle a appelé des utopies : de la République de Platon, à Fourier et Saint-Simon, en passant par le Télémaque de Fénelon, des premières communautés chrétiennes telles que décrites dans les Actes des Apôtres aux communautés des Hippies, notons d’abord que les utopies ont la vie dure. L’impérialisme de la raison et de la science n’ont jamais pu avoir raison de ces constructions qui proclament l’absolue nécessité de l’utopie, et surtout la foi en la possibilité pour les hommes de découvrir un moyen de vivre en harmonie, dans la liberté et la justice, de vivre cela hic et nunc, et non dans un hypothétique paradis qui, lui est une caricature de l’utopie.

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De fait, l’histoire humaine nous montre, surtout en ce début du troisième millénaire, qu’il  n’existe vraisemblablement pas une et une seule société idéale, ce que toutes les idéologies, dont celle de la mondialisation, voudraient bien nous faire croire. L’utopie, pour notre temps, ne consiste donc pas à découvrir les structures sociopolitiques et économiques qui donneraient le bonheur à tous, elle consiste à donner aux hommes le moyen de trouver le bonheur, ni désincarné, ni artificiel, quelles que soient les structures sociopolitiques, étant entendu, cependant, que toute structure qui opprimerait l’homme serait un obstacle à l’utopie. L’utopie ne se trouve donc pas seulement au point d’arrivée mais déjà et surtout dans les moyens que l’on prend pour arriver au bonheur individuel et collectif. Pour nous,  l’utopie est un chemin.

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C’est sur ce chemin que nous sommes depuis vingt cinq ans maintenant avec la conviction que l’avènement de la société du Rameau de Jessé dépend de notre mobilisation. Voilà pourquoi depuis 1995, ce texte figure au dos de notre revue (que nous avons dû cesser de publier en 2008).

« Nous proclamons la foi en l’avènement d’une société où règneront la justice, la vérité, la paix issue de l’acceptation des différences, et affirmons la conviction que cet avènement dépend de nous.

Ainsi, notre publication veut être le lieu d’un questionnement de la société d’aujourd’hui dans son organisation politique, dans ses activités économiques et culturelles, un questionnement de l’homme d’aujourd’hui dans sa vie intellectuelle et spirituelle comme dans son agir quotidien. C’est dans notre présent même que nous voulons rechercher les pistes qui mènent à une nouvelle société car nous sommes convaincus que l’action pour la transformation de la société actuelle n’aboutira à un changement véritable, et non de surface, qu’à condition qu’elle soit précédée et accompagné d’une réflexion pour concevoir une organisation sociale fondée sur l’amour.»

Tels ont été et demeurent nos choix : le changement ne viendra que de nous-mêmes ; il ne s’agit pas d’un simple changement d’équipe politique à la tête d’un pays, mais d’un changement des mentalités et des cœurs, toujours fondé sur une activité intellectuelle. Notre association a vu le jour le 8 décembre 1991,  soit, quelques mois après la clôture de la Conférence Nationale (août 1991), car nous étions convaincus que malgré tous les espoirs qu’elle portait, elle ne pourrait être suivie de transformations en profondeur de la société et des hommes togolais.

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Nous restons convaincus, en effet, qu’aucun changement ne peut advenir si l’homme ne change d’abord lui-même ; et pour que l’homme change, il faut le prendre là où il est avec ses habitudes, sa façon de voir le monde, sa relation aux choses , aux êtres, à Dieu, en un mot il le faut le prendre dans sa culture au sens large : « tout ce par quoi l’homme affine et développe les multiples capacités de son esprit et de son corps, s’efforce de soumettre l’univers par la connaissance et le travail, humanise la vie sociale, aussi bien la vie familiale que l’ensemble de la vie civile…, communique et conserve enfin dans ses œuvres au cours des temps, les grandes expériences spirituelles et les aspirations majeures de l’homme.» (Gaudium et Spes, n° 53).

LE PRESENT NAIT DE L’AVENIR

Le présent naît de l’avenir, c’est le slogan que nous avons adopté depuis 1995. Que signifie ce paradoxe ? Comment ce qui est là, peut-il naître de l’avenir qui n’est pas encore là ?

« Toute notre vie se déroule dans ce paradoxe auquel nous ne faisons pas attention. (…). Les plans d’une maison tracés par l’architecte guident tout le travail de l’architecte mais aussi de l’entrepreneur, des maçons, menuisiers, plombiers, etc. Pour tous, l’avenir de la maison tel qu’il se trouve dans les plans, détermine le présent. » (Roger FOLIKOUE, Conférence introductive au colloque Le présent naît de l’avenir, décembre 2001)

Par quel processus allons-nous arriver à faire naître le présent de toute une société de l’avenir ? En développant chez chacun la conviction que c’est lui l’acteur principal de ce processus. En un mot, il s’agit de se dire : « Mon avenir m’appartient ».

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Faire naître cette conviction demande un processus de réappropriation. En effet,  tout le présent de  l’Africain d’aujourd’hui semble déterminé de l’extérieur. Le système politique en place ne dépend guère de sa mobilisation pour choisir tel ou tel leader : les subtilités de la géopolitique font que (apparemment) sans un soutien extérieur, aucun changement politique ne peut avoir lieu. Les désirs d’un minimum de bien-être matériel se heurtent aux dures réalités d’une crise internationale dont les Africains ne sont pas partie prenante mais qui les assujettit depuis bien des années déjà. Avec le choc de la colonisation, suivi d’une urbanisation rapide, l’éducation familiale n’a plus la force d’antan face à un système scolaire totalement importé véhiculant les langues et les valeurs de l’ancien colon. Le système de santé dépend de la recherche et de l’aide extérieure : la moindre épidémie devient une catastrophe nationale et régionale si l’occident ne se mobilise pas. Le style de vie même, la culture quotidienne, subit la pression de la mondialisation… Dans un tel contexte, à cause d’une totale désappropriation,  chacun attend d’un « autre » qui aurait plus de pouvoir, plus de moyens économiques, plus de lumière, de lui donner un avenir meilleur.

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Notre effort de réflexion veut ouvrir les voies de la réappropriation, le moyen de faire dire à chacun, « notre cité, notre école, notre système de soins,… ». Le produit de cet effort s’entend dans les conférences, débats  et diverses rencontres que nous organisons, se lit dans les articles et ouvrages que nous voulons publier, mais aussi dans les documents audiovisuels à publier, dans les expositions,  pièces de théâtre et spectacles que nous voulons monter. Il se dira dans les émissions radio et télé que nous voulons animer et produire.

Depuis un quart de siècle, plusieurs initiatives ont été prises, de nombreuses actions ont été menées, mais il est important de préciser que le Rameau de Jessé c’est « Une seule intuition  à l’image de la sève qui monte des racines et qui irrigue tous les rameaux. »

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