Les capabilités innovatrices du système sanitaire en Afrique

Par Dr Michel COULIBALY, médecin licencié en philosophie et postulant dans l’ordre des Camilliens

                La création d’un système sanitaire africain capable de répondre aux besoins de nos populations a toujours été le projet de chaque société. Certains y arrivent et d’autres l’ont toujours pris comme de la chimère. Il ne s’agit pas d’exposer les grandes théories qui ont conduit à l’élaboration des plus grands systèmes sanitaires qui classés comme les meilleurs, ni d’apporter une solution magique aux pays qui ont des systèmes désuets ou à ceux qui n’ont pas encore un système. Mais ce travail est une forme d’intervention sociale où savoir et action s’imbriquent. Plus précisément, cette intervention innovatrice vise l’amélioration de la qualité de vie de tous les citoyens. Il s’agit de développer, comme le dit Martha C. NUSSBAUM, les capabilités de la société. Les capabilités ne sont pas de simples stratégies d’interventions sociales mais ce sont des réponses à la question : « qu’est-ce que les gens sont réellement capables de faire et d’être ? Quelles possibilités leur sont réellement offertes ? »[1] Autrement dit, elles sont ce que SEN appelle des « libertés substantielles » ; un ensemble de possibilités (le plus souvent interdépendantes) pour choisir et pour agir. On peut également constater les implications liées à ce concept qui soulève aussi bien des questions personnelles que collectives. Par exemple, les capabilités d’une personne se rapportent aux différentes combinaisons possibles de fonctionnement qu’il lui est possible d’atteindre.[2] Il ne s’agit donc pas simplement des capacités dont une personne est dotée, mais des libertés ou des possibilités créées par une combinaison de capacités personnelles et d’un environnement politique, social et économique.

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Le Pluralisme du système de développement sanitaire

Penser l’innovation de la santé en Afrique à partir des ressources occidentales n’est pas un choix rassurant pour un développement authentique. Parce qu’en pensant ainsi on ne développerait que la copie de leur système qui n’est rien d’autre que la copie de la réalité. Mais tout porte à croire qu’aucun autre système de développement n’est envisageable. Nos systèmes vivent sous un prisme tyrannique du système sanitaire occidental. Nous pouvons plus se servir de notre matière grise pour avancer d’autres opinions que celles développées par l’occident. Ce nous conduirait à une remise en question d’une ‘’science dogmatique occidentale’’. Ce dogmatisme conditionne, oriente, la réflexion des développeurs de nos pays. Parce que nos acteurs africains ont pris le système occidental comme l’unique système de développement en santé. Nous calquons notre système sur celui de l’occident alors qu’on n’a pas les mêmes capabilités. En dépit des découvertes faramineuses dans le domaine biomédical, nous sommes restés interrogatifs sur la question de l’accès aux soins pour les citoyens de ces pays dits développés. On sait pertinemment que ces pays n’ont pas jusque-là un système sanitaire où l’itinéraire est exempt d’échec et d’injustice. Alors, il ne devait pas avoir le système sanitaire mais des systèmes sanitaires efficaces selon les capabilités de chaque société. Un système sanitaire qui cherche à dominer peut devenir tyrannique. On retrouve bien souvent la critique de ce type de tyrannie chez Paul FEYERABEND :

« L’unanimité des opinions peut convenir à une Eglise, aux victimes terrorisés ou ambitieuses de quelque mythe (ancien ou moderne) ou aux adeptes faibles et soumis de quelque tyran. La diversité des opinions est indispensable à une connaissance objective. Et une méthode qui encourage la variété est aussi la seule méthode compatible avec des idées humanistes »[3].

Il ne s’agit pas pour nous de critiquer simplement des développeurs africains qui créent leurs systèmes sanitaires sur celui de l’Occident mais plus encore de relancer le débat entre les acteurs du développement de la santé en Afrique. Ce débat servirait à redéfinir les fondements et les ressources inhérents aux capabilités du continent africain. Nombreux sont ceux qui ont une vision réductionniste de l’accès à l’innovation du système sanitaire. Parce qu’ils pensent que la santé peut être réduite aux coûts économiques.
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Les ressources innovatrices d’une société

Nous voulons aborder ici les approches ressourcistes[4]. Il s’agit des ressources de base, la richesse et le revenu étant conçus comme des ressources universelles. Mais de plus en plus ces approches montrent leurs limites, en particulier la théorie des ‘’biens premiers’’ que John Rawls expose dans la théorie de la justice même si cette théorie ne nous laisse appréhender que la généralité.

En quoi le continent africain est-il capable d’innover ? C’est à partir de cette interrogation qu’on pourrait donner un sens aux approches ressourcistes du continent. Nous défendons la thèse selon laquelle un pays à d’autant plus de succès sanitaire qu’il a plus de ressources à condition qu’il investisse de manière à ce que tous les citoyens aient accès aux soins. Il s’agit d’une approche dite ‘’resourciste’’.Pour mieux appréhender ce que nous voulons dire dans notre analyse, nous partirons des différences pertinentes entre les systèmes sanitaires américains et cubains. D’une part, le système sanitaire de la première puissance mondiale développe une politique qui ne tient pas assez compte de l’inégale répartition des ressources du pays, tous les citoyens américains n’ont pas une chance égale d’accès aux soins de qualité. C’est ce que nous constatons avec la théorie économique moderne. Nous allons illustrer cette conception avec un exemple tiré de la biologie moléculaire. Ce domaine est parmi les disciplines scientifiques qui ont fait leurs preuves au cours de ce siècle. La biologie moléculaire s’est imposée aussi bien par ses résultats surprenants sur les gènes de l’homme que par son rendement économique. Ce qui nous intéresse ici c’est les réponses de Daniel Koshland, le directeur du magazine Science sur le « projet du génome humain ». Quand on lui demanda si les millions versés dans ce genre de recherche ne seraient pas mieux employés pour aider les sans-abri il répondit : « Ce dont ces gens – ceux qui ont posé la question- n’ont pas conscience, c’est que les sans-abri sont handicapés », Il affirme ainsi qu’il y avait quelque défaillance dans leur ADN et que le projet de génome humain, quand il sera en cours de réalisation, pourrait être capable de réparer le truc. Quand ? Certainement pas maintenant. Certainement pas demain. Aujourd’hui et demain et pour des dizaines d’années, nous ferions mieux de donner notre argent au projet du génome humain. Entre temps, des centaines ou des milliers de sans-abri peuvent mourir[5]. Ainsi, vous voyez, comment fonctionnent les capabilités américaines.

En revanche, les ressources cubaines fonctionnent tout autrement. Parce que tout simplement ils n’ont pas les mêmes ressources donc leurs capabilités doivent fonctionner différemment. Le Cuba chaque année forme des milliers de jeunes acteurs du développement de la santé. Il innove non seulement pour les siens mais aussi pour le monde entier même pour ceux dits développés.

Nous pouvons relater aussi ici la tragédie du cyclone Katrina aux États-Unis en 2005, qui a ravagé une zone de 235 000 kilomètres carrés, soit l’équivalent de la moitié du territoire français. Pendant plusieurs jours les autorités américaines ont laissé mourir et souffrir des centaines de milliers de personnes car ils avaient le défaut d’être pauvres ou noirs, rien à voir avec la mobilisation immédiate mise en place à New-York pour sauver les riches blancs de Manhattan. Mais avant même que les vents finissent de balayer la Louisiane, Cuba offrait son aide aux États-Unis et le faisait en assurant une totale discrétion. Cette aide était également concrète : 1100 médecins aguerris à faire des diagnostics cliniques et à aider les populations dans des situations difficiles[6]. Le Cuba se développe sur le plan sanitaire en utilisant ses capabilités. Autrement dit en transformant ses ressources en fonctionnement. A contrario, dans les pays où faire la médecine est réservée à certaines familles privilégiées, la connaissance médicale fonctionne de façon clanique et ne favoriserait pas la transformation des ressources en fonctionnement. Ces systèmes sanitaires n’ont pas à dessein de créer des capabilités en matière de ressources humaines. Cependant, on n’ignore pas la réalité des sociétés vieillissantes qui n’ont pas assez de possibilité pour créer ces types de capabilités. Mais, elles peuvent toujours se développer à partir des ressources dont elles disposent et qu’elles sont transformables en fonctionnement.

Avec ces quelques exemples, on peut comprendre que le revenu et la richesse sont des mauvais indicateurs de ce que les gens sont véritablement capables de faire et d’être. Les gens ont des besoins différents en ressources pour atteindre un même niveau de fonctionnement, et ils ne sont pas tous également capables de transformer des ressources en fonctionnement. Les capabilités demandent cette transformation de ressources dont le pays dispose. C’est une opération par laquelle sont mobilisés non seulement ce que le pays dispose mais aussi ce dont il est capable. C’est par son « être » que l’Afrique pourra vraiment accéder à l’avoir. À un avoir authentique ; pas à un avoir de l’aumône, de la mendicité. Il s’agit du problème de l’identité et du rôle à jouer dans le monde. Cette approche du développement conduit à éviter ce que craignait l’historien Burkinabé Joseph KI-ZERBO : « Dormir sur la natte des autres, c’est comme si l’on dormait par terre »[7]. Le véritable défi c’est de rester éveillés, en alerte. Il dit : « Si nous nous couchons, nous sommes morts ». Il n’est pas évident qu’on nous laisse se coucher sur leur natte sans le risque d’un Tsunami nocturne.
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Chaque continent doit tenir compte de ses particularités pour penser son développement, du moment où ils n’ont pas les mêmes ressources. Ipso facto ils ne devaient pas non plus concevoir leur système sanitaire à partir des mêmes moyens. Le même constat avait été fait par René DUMONT dans son ouvrage intitulé : «  l’Afrique noire est mal partie » [8]Quand il l’écrivait 1962, il a crée un scandale non seulement au rang des pères des indépendances mais aussi au niveau des colons qui pensaient les libérer. Mais, hélas, la réalité montre que son ouvrage était prophétique. Parce qu’on a voulu penser notre société à partir d’autres alors qu’on n’avait pas les mêmes ressources. Nous pouvons aujourd’hui revenir avec nos capabilités pour l’innovation de la santé en Afrique à condition qu’on mette en valeur nos ressources. Les savoirs endogènes de l’Afrique relatifs aux sols, à la biodiversité, à la nutrition, à la médecine vétérinaire sont autant de ressources qui doivent être davantage répertoriés, documentés et disséminés à travers le continent. Il n’est pas impossible pour l’Afrique de faire une reconstruction logique de son système. Nous préférons parler en ces termes parce que beaucoup diront simplement que l’Afrique doit rattraper son retard. Le continent n’a rien à rattraper, il a nécessairement à transformer. Mais, quand on parle des capabilités, il ne s’agirait pas pour le continent d’aller créer ce qu’il n’a pas, comme le font certains pays en pillant les ressources des autres, mais de partir de ce dont il dispose et le continent africain a déjà d’énormes ressources.
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Le vrai développement d’une société n’est possible que par la transformation par elle-même, de ses propres ressources en fonctionnement. Mark TWAIN dit : «  Si votre unique outil est un marteau, tous vos problèmes doivent se prendre pour des clous »[9]. Il s’agit bien d’une critique de l’étroitesse d’esprit et des approches par trop réductrices. Pourtant, on pourrait paraphraser l’auteur de Tom Sawyer en formulant ainsi cette proposition : si votre outil d’intervention est la transformation des ressources du pays en fonctionnement, alors tous vos problèmes de santé passent par l’utilisation des capabilités de la société. Par-delà tout, nous reconnaissons tous les efforts déployés par les acteurs du développement en santé ; nous ne sommes pas ingrats envers eux mais nous nous attaquons aux idéologies qui freinent notre continent. Nous ne faisons grief à personne, ni à un système mais nous constatons tout simplement qu’à l’allure où vont les choses, nous tendons vers un piètre système que l’humanité n’a jamais imaginé. Utilisons donc à bon escient les talents, les ressources que notre continent dispose en les transformant en fonctionnement.

 

 

 

[1] NUSSBAUM Martha C., Capabilités, Nouveaux horizons, Paris, 2012, p.10.

[2] NUSSBAUM Martha C., Capabilités, Nouveaux horizons, Paris, 2012, p.84.

[3] FEYERABEND Paul, La tyrannie de la science, Seuil, Paris, 2014, p. 14.

[4] NUSSBAUM Martha C., Capabilités, Nouveaux horizons, Paris, 2012, p.84.

[5] FEYERABEND Paul, La tyrannie de la science, Seuil, Paris, 2014, p.68.

[6] www.legrandsoir.info/ouragan-katrina:2005 (consulté le 07/02/2016 à 20h25mn).

[7] KI-ZERBO Joseph, La natte des autres: Pour un développement endogène en Afrique, CODESRIA, Dakar,

1992, 494 p.

[8] DUMONT René, L’Afrique noire est mal partie, seuil, Paris, 1962.p.7.

[9] VULBEAU Alain, « Psychologie communautaire et changement social », in Informations sociales, 7/200 (N0143), pp. 25-26.

1 Commentaire le Les capabilités innovatrices du système sanitaire en Afrique

  1. Kabore Olivier // 13 mai 2016 á 11 h 57 min // Répondre

    merci à Michel pour cet enrichissant article.l’Afrique doit compter sur propres capabilités.

    je suis d’accord quant à ce qui les savoirs endogènes. je pense qu’il faut revenir à nos richesses. nous en avons suffisamment mais nous les négligeons sous prétexte qu’elles renferment une certaine mystique. cette pensée, je crois, résulte de l’imaginaire occidentale. tout ce qui est africain est à combattre. c’est dommage.

    mon soucis c’est en fait la capabilité américaine, les investissements sur le génome humain. est-ce qu’il ne faut pas comprendre cela par la théorie du moindre mal? Pour assurer la disparition de ces maux à l’avenir.

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