RAPPORT DE LA CONFERENCE DU 7 NOVEMBRE 2015 Par Maryse QUASHIE et Fernand HOUNTON

LE SYSTEME EDUCATIF TOGOLAIS, UNE REELLE CHANCE POUR LA JEUNESSE TOGOLAISE ?

Il est aisé de faire le constat que les Togolais  aiment beaucoup l’école, qu’ils attendent beaucoup d’elle. Ont-ils raison de mettre tant d’espoir dans cette institution telle qu’elle est au Togo aujourd’hui ? Tel est le sens de la question proposée à la centaine de personnes qui étaient assemblées dans la salle Hibiscus de l’Agora Senghor (Paroisse Universitaire) le 7 novembre 2015 « Le  système éducatif togolais, une réelle chance  pour la jeunesse togolaise ? »

Trois personnes étaient autour de la table pour donner des pistes de réponses :

  • Maryse QUASHIE, spécialiste de Sciences de l’Education, membre du Rameau de Jessé,
  • Michel A.N. GOEH-AKUE, spécialiste d’Histoire Economique, Syndicaliste
  • Koffi O. LANTOMEY, Inspecteur de l’Education Nationale, Directeur des Enseignements Préscolaire et Primaire.

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Maryse QUASHIE a joué le rôle de modérateur en proposant les axes de débat assortis de données illustratives issues de documents officiels togolais.

Le premier axe abordé a été de savoir si l’école au Togo était vraiment offerte à tous. Les données montrent que si le taux de scolarisation avoisine les 84% (avec des disparités régionales et selon le sexe), il n’en reste pas moins que le taux d’admission au CP1 n’était que de 55% en 2013.

      Taux net d’admission au CP1 (2013)
M F T
Lomé-Golfe 39,3 39,7 39,5
Maritime 62,4 62,4 62,4
Plateaux 68,7 67,0 67,9
Centrale 52,9 53,6 53,2
Kara 75,2 71,6 73,5
Savanes 41,9 39,4 40,7
Ensemble 56,0 54,8 55,4

Par ailleurs, si l’Etat reconnaît que l’éducation est un droit pour tous, quel est le niveau de son offre ? Les données montrant que la plus grande partie des élèves togolais du primaire  (72%) sont dans les écoles publiques. Cependant, ce n’est pas le cas partout (par exemple à Lomé et dans la Préfecture du Golfe) et tout le temps (entre 1998 et 2006,  plus de la moitié de ces élèves étaient dans le privé).

Dans ces conditions, la mesure de la gratuité prise en 2008 a-t-elle amélioré l’accès à l’école ? Monsieur LANTOMEY, interpellé à ce sujet a répondu oui dans la mesure où globalement beaucoup plus d’enfants ont pu aller à l’école. Mais la mesure n’a pas été suffisamment préparée, et elle a été mise en œuvre avec une certaine précipitation, ce qui fait que des enfants se sont retrouvés sans enseignants, et parfois même sans salle de classe.

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Si beaucoup d’enfants ont accès au système éducatif, avec quels profils en sortent-ils ? De prime abord, les études montrent que sur 100 enfants entrés au CP1, seuls 54 atteindront le CM2 ;  46 % des élèves du primaire décrochent donc en chemin. Pour ce qui concerne ceux qui restent, les évaluations faites par le PASEC indiquent que dès la fin du CP2, 60% des élèves sont en difficultés en français et 52, 6% en mathématiques. Cela classe le Togo loin derrière des pays comme le Gabon, les Comores ou la République Démocratique du Congo (RDC) en français, et le Burundi, la RDC, le Sénégal et le Gabon en mathématiques.

Pourquoi de si mauvais résultats ? Tant M LANTOMEY que M GOEH-AKUE ont mis l’accent sur les dysfonctionnements du système : effectifs pléthoriques, insuffisance d’enseignants, enseignants  non formés et peu motivés, insuffisance ou même absence de matériel didactique, de manuels pour les élèves , etc., alors que la gratuité intervenue ne prenait en compte que les frais scolaires. Des sources de dépenses comme la tenue et  les fournitures scolaires, restent à la charge des parents, dont beaucoup paient encore des cotisations parallèles afin d’assurer l’achat de matériel et même le salaire de certains enseignants. De plus, depuis la réforme de 1975, aucune véritable révision des contenus n’a été mise en œuvre faute de moyens alors qu’on enseigne aux élèves dans une langue étrangère que la plupart ne maîtrisent guère. Le vrai problème, selon M GOEH-AKUE, c’est qu’il y a un déphasage entre le discours politique tenu sur l’éducation et le comportement réel de l’État vis-à-vis du problème. La volonté et les actions réelles de l’État dans le sens de la promotion de l’éducation peinent à être manifestes.

Quels sont, alors en réalité, les moyens que l’Etat togolais met au service de la formation des jeunes ? Lorsqu’on consulte le budget togolais on remarque que la part réservée à l’éducation baise régulièrement. Elle est passée de 19% en 2004 à 15% une dizaine d’année après (2013). En outre dans le budget de l’éducation les dépenses courantes (salaires et fonctionnement) prennent la plus grande place au détriment des dépenses d’investissement. Et le pire c’est que l’Etat togolais ne contribue qu’à hauteur d’environ 9% (2010-2012) au budget de l’éducation, laissant la plus grande part à ceux qu’on appelle les Partenaires Techniques et Financiers(PTF).

PAR BAILLEUR %
FONDS CATALYTIQUE (Banque Mondiale) 19,2%
BUDGET ETAT RESSOURCES PROPRES 8,9%
EDUCATION POUR TOUS AU TOGO / AFD 6,0%
EDUCATION POUR TOUS AU TOGO / AeA 0,1%
PLAN TOGO 2,3%
UNICEF 2,1%
BANQUE ISLAMIQUE DE DEVELOPPEMENT 1,8%
PROJET DE DEVELOPPEMENT COMMUNAUTAIRE IDA 0,9%
AGENCE DANOISE DU DEVELOPPEMENT 0,2%
FINANCEMENT A RECHERCHER 58,6%

Quels sont les impacts du recours aux PTF ? Pourrons-nous jamais nous passer des PTF ? Telles sont les questions auxquelles M LANTOMEY a tenté d’apporter une réponse. Il a précisé que le recours aux PTF est indispensable pour un pays comme le nôtre et qu’il constitue une sorte de droit puisque les pays pauvres cotisent pour les ressources des organismes internationaux. Cependant ce recours  ne laisse pas toute liberté pour la fixation des objectifs, implique des atermoiements dans la réalisation des projets, bref enlève aux Togolais une part de leur légitime prise sur le système éducatif.

M GOEH-AKUE a ajouté qu’il est difficile de faire face efficacement à d’éventuels bailleurs de fonds lorsqu’on ne sait pas ce qu’on veut faire de son système éducatif. On attend toujours les états généraux de l’éducation promis depuis deux ans.

La preuve de l’absence de vision est la politique mise en œuvre pour la formation des enseignants : non seulement on a arrêté d’en former alors que la demande d’éducation continue à progresser, mais on a recruté des contractuels à tous les niveaux, du primaire au supérieur, mettant ces enseignants dans une grave situation de précarité. En définitive, a ajouté M GOEH-AKUE, il n’existe pas un corps enseignant en tant que tel au Togo : chacun essaie de s’en sortir, considérant l’enseignement comme un « job » temporaire et peu motivé au quotidien.

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De fait, a précisé M LANTOMEY, s’il fallait former les enseignants, au lieu des quelques six mois qu’on prend pour le faire actuellement (sous la pression des PTF), il faudrait au moins deux années afin que le candidat ait l’occasion d’assimiler les notions théoriques et d’être confronté aux réalités du terrain.

Avec un tel système, quelle promotion sociale l’école offre-t-elle aux jeunes togolais ? Si l’on sait que sur la population d’âge compris entre 25 et 34 ans ayant effectué des études supérieures, seulement 45 % ont un emploi dans le secteur moderne et que près de 29 % des formés sont sans emploi, on peut s’interroger sur ce à quoi sert le passage dans le système éducatif togolais.  Pourquoi tant de jeunes tiennent-ils alors à entrer à l’université ? Parce qu’ils n’ont pas le choix, a répondu M LANTOMEY : le système n’offre rien d’autre. Il serait alors très utile, a ajouté  Monsieur le Directeur de l’enseignement préscolaire et secondaire, que l’Etat crée suffisamment d’écoles de formations techniques bien outillées en vue d’une orientation et suivi adaptés aux différents talents. Ceci, en effet, pourrait être un véritable levier  pour l’emploi des jeunes.

Parlant  de l’emploi,  Madame QUASHIE  a demandé aux intervenants si l’école est alors responsable du chômage des jeunes ?

Cette question a permis à M. GOEH-AKUE de revenir sur les analyses de Monsieur LANTOMEY en soulignant la nécessité de l’établissement d’une interface dynamique entre l’école et le monde social. Le système de professionnalisation mérite d’être entièrement repensé dans notre pays. L’école n’est pas responsable du chômage, même si elle devrait mieux répondre aux réalités socioéconomiques de notre pays a conclu M GOEH-AKUE.

Les nombreux intervenants qui ont participé au  débat ayant suivi le panel ont tous reconnu la faillite du système scolaire togolais.Nous reprenons ici quelques commentaires et questions de participants.

  • Le Professeur Fidèle NUBUKPO, Doyen Honoraire de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Lomé, a attiré l’attention sur le fait que l’éducation devrait être considérée comme un « outil » nécessaire pour l’épanouissement de chacun. Pour lui, l’école, au Togo, est « un échec intégral » ; l’éducation est un secteur où la démocratisation ne doit pas avoir de réalité, a-t-il ajouté, avant d’invoquer l’idée d’une implication suffisante des parents d’élèves en vue d’accompagner le système éducatif de notre pays.
  • Le Révérend Père Joseph AMEGBLEAME, en faisant le constat de l’homme destructeur de valeurs, en a appelé à une éducation axée sur les valeurs humaines telles que la dignité, l’égalité, l’équité. En homme d’Église, il n’a pas manqué de rappeler la place de Dieu dans nos vies aussi bien individuelle que sociale.

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  • Monsieur Ousman BEBOU, chef d’inspection Lomé-centre, en déplorant l’absence de représentation de la jeunesse dans les cadres de discussion et de décision en matière d’éducation et le manque de visibilité de l’action des planificateurs qui semblent n’exister que de nom, a insisté sur une gestion axée sur des résultats avec l’exigence de compte-rendu régulier.
  • Monsieur Robert KPOGO, étudiant au Département de Philosophie à l’Université de Lomé, a demandé à savoir quelles sont les actions réelles à mener pour que le système éducatif profite à tous ?

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  • Pour la sœur Anne AMOUZOU, comment justifier la mesure de gratuité de l’école (primaire) alors que notre pays est pauvre ? En effet, de ses analyses et celles des communicateurs sur la question, cette mesure semble répondre plus à de préoccupations politiques qu’éducatives.
  • Michel GBEASSOR, enseignant-chercheur à la retraite, a rappelé, quand à lui, la nécessité pour l’État de soutenir les écoles privées, après s’être interrogé sur la façon réelle dont s’élaborent nos programmes éducatifs.
  • Monsieur Kossi DANSOU a insisté sur le fait que l’on ne doit pas oublier de définir, au préalable, le profil réel que l’éducation devrait viser.
  • Le Révérend Pasteur ALOU, Directeur national de l’enseignement protestant, a montré que l’école, au Togo, semble dépourvue de finalité réelle. Il a insisté sur le fait que l’éducation devrait former à un tout, incluant un savoir-être, un savoir-faire et un savoir-vivre.
  • Pour M. Joseph DONOU, magistrat à la retraite, il s’agit de mettre l’accent sur l’importance de l’éducation dans notre société pour qu’elle ne produise pas beaucoup de criminels car des enquêtes montrent le lien qui existe entre les crimes et le niveau d’éducation des criminels. 

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A la fin et les animateurs et les participants ont donc répondu non à la question de savoir si ce système est une réelle chance pour la jeunesse togolaise, même si eux-mêmes en sont des produits, des « rescapés » selon Mme QUASHIE. . La  question qui se pose alors est de trouver une issue à cette situation, par conséquent commencer par se dire « L’école est à nous, reprenons en main notre école, elle deviendra ce que nous ferons d’elle ». Il faut donc une  forte implication de  la  population dans le système éducatif. Il est aussi important que les partis politiques et les acteurs des organisations de la société civile prennent une part suffisamment active au débat sur l’éducation.

6 Commentaires le RAPPORT DE LA CONFERENCE DU 7 NOVEMBRE 2015 Par Maryse QUASHIE et Fernand HOUNTON

  1. KOSSI-BOKOR Kodjovi Mawuena // 17 novembre 2015 á 5 h 49 min // Répondre

    Le tableau présenté sur le système éducatif togolais est sombre.En tant qu’enseignant et formateur à l’ENI,je ne savais pas que je suis un rescapé du système éducatif de nos autorités.Alors,cette prise de conscience doit nous faire réfléchir pour que nous fassions du système éducatif togolais notre affaire.Je regrette que certains leaders d’opinion ne soient pas invités.La réponse à la grande question »LE SYSTÈME ÉDUCATIF TOGOLAIS, UNE RÉELLE CHANCE POUR LA JEUNESSE TOGOLAISE ? »doit faire large écho et doit être relayée par les journalistes.Cependant,nous sommes dans un pays où tout s’obtient par la force.Cette prise de conscience n’appelle-t-elle pas à une révolution qui ne dit pas son nom?

  2. Comlan Prosper Deh // 2 décembre 2015 á 17 h 29 min // Répondre

    J’ai apprécié le rapport de la conférence pour la pertinence des analyses faites.
    Félicitations aux organisateurs et aux autres intervenants.

  3. Les analyses sont claires et pertinentes. Merci pour cette conférence. bon courage

  4. Rev P Alphonse Owoudou (Yaoundé) // 3 mars 2016 á 15 h 52 min // Répondre

    Félicitations encore une fois au Rameau de soulever ces questions qui dérangent, sans laisser d’être pertinentes et incontournables. S’il est vrai, comme disait Victor Hugo qu’un enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne, l’absence de politique dont parlaient les intervenants soulève justement la double question du profil de citoyen qui devrait sous-tendre tout parcours d’éducation et de socialisation, et celle du prix que le pays est prêt à payer parce qu’on a compris qu’il s’agit d’un investissement – et non des moindres – pour son avenir et sa survie.

  5. Merci pour le partage.

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