Le pardon comme la vie en mémoire de son unité.

Par Professeur Augustin Kouadio DIBI; Professeur titulaire de Philosophie à l’université Félix Houphouët Boigny, Abidjan

 Si je ferme un instant les yeux pour ensuite les ouvrir, je réalise ceci : l’extériorité se révèle à moi comme le lieu de la pluralité. La proposition « je suis » implique celle-ci «l’autre est». Cet autre, je ne puis le réduire. Il est là, dans la différence de l’altérité. Pierre se tient là, en face de moi, avec la possibilité de déterminer sa propre conduite. Que Pierre puisse se tenir dans la distance infinie de l’altérité, signifie que la vie est venue elle-même originairement s’offrir et se présente dans l’effectivité, précédant et conditionnant ainsi toute vie individuelle.

Par suite, la vie n’est-elle pas source infinie, en excédence de soi qui ne saurait jamais me devenir transparente ? Pierre, en face de moi, c’est le surgissement de ce que je n’ai pas pu poser moi-même. Comment pourrais-je alors de lui attendre les mêmes gestes que moi ? Ne pourrait-il pas me déranger, me blesser, me faire du mal ? Devrais-je, en raison de l’offense, couper tout lien avec lui ?
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Le mal commis tend toujours à séparer deux individus. Il peut les exiler l’un de l’autre, creusant ainsi la distance entre eux. Abandonnée à elle-même, cette distance s’obscurcit pour les conduire à l’indifférence, la haine et au mépris. Comment rétablir la relation ? De répondre à un mal par un autre mal ne peut que faire naître une dialectique ténébreuse dont la conséquence existentielle est la dévastation de toute vie. Le bon sens n’invite- t-il pas plutôt à pardonner ?

Pardonner à l’autre le mal commis c’est tenter de le comprendre en son altérité afin de conduire la vie à renouer avec le fil subtil qui risquait de se rompre. Abandonnée à soi, entièrement libérée, la partie sauvage de notre âme a pour logique naturelle « œil pour œil, dent pour dent ».

En bonne dialectique, une telle logique a pour fruit, ce qui n’est pas un fruit, mais plutôt un monde où les hommes n’auraient ni œil, ni dent ! Avec le pardon, ne vient-il pas au jour une autre logique ?

Il s’agit d’une logique de la conversion, jaillissant de la profondeur intemporelle du cœur et m’invitant à ne pas me venger de Pierre qui m’a fait du mal. La loi du talion a pour but de réglementer la vengeance afin qu’elle ne puisse être sans limite et vertigineuse, qu’il n’y ait pas une sorte d’abus de pouvoir. La moindre réflexion révèle pourtant que le mal, même réglementé, conserve toute sa force ! C’est pourquoi le Christ propose d’étouffer les choses à leur racine même, car le mal ne saurait être vaincu par un autre mal.

J’insiste sur cette idée de conversion. Convertir est l’acte par lequel, au lieu de vengeance vers le dehors, je me retiens : j’opère en moi une réflexion, afin de contenir la bouillie de mon cœur. En cette conversion, le regard extérieur pourrait lire une humiliation, un avilissement relativement à l’autre. Ne serait-ce pas se méprendre sur la valeur d’un acte qui vient de l’esprit ?

Qui peut s’abaisser, en pardonnant, ne prouve-t-il pas, de cette manière, qu’il s’est déjà élevé ? Seul ce qui est haut peut s’abaisser, certain d’être chez soi dans l’autre, de pouvoir se détendre en lui librement, dans une communion de vie.
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La vie ne vient-elle pas se révéler comme cette puissance immergée en soi, toujours présente dans son invisibilité même ? Je pourrais sans doute blesser la vie, mais je ne saurais la tuer définitivement. Par le pardon, la vie vient se faire mémoire de soi, dans la reconnaissance de sa propre élasticité, se révélant infiniment capable d’un arrachement à soi. Par un tel arrachement, elle pose l’altérité et la différence, en même temps qu’elle les nie comme distance infranchissable de l’indifférence. Si elles veulent continuer d’exister, les différentes parties en conflit sentent qu’elles doivent renoncer à la particularité close sur soi de leur certitude et éprouver le point de vue l’autre. Relativiser les points de vue, les rendre fluides est une exigence immanente à la vie elle-même, afin précisément de continuer de vivre, de respirer en plein ciel.

En ce sens, le pardon ne saurait trouver son sens dans une décision qui relèverait du psychologisme : il est l’esprit lui-même se manifestant, contemplant son essence universelle en son contraire, tout en demeurant égal à soi. Par l’offense, la vie, une en soi, connaît un dysfonctionnement. Elle est brisée en elle-même, mais n’est-ce pas seulement ce qui est un en soi qui peut se briser ?

Pardonner, cheminer vers l’autre, ne serait-il pas en ce sens un instant qui libère ? Il s’agit d’une sorte de parcours réflexif de soi, d’une descente dans la profondeur de l’essence, entendue comme l’être passé, mais intemporellement passé, mémoire pur du réel, source où s’origine tout mouvement d’individuation. HEGEL saisit le pardon comme le  «oui à la réconciliation » par quoi je renonce à la tour d’airain de mon intériorité et à la dureté de mon regard sur l’autre : « le oui de la réconciliation, dans lequel les deux moi se désistent de leur être-là opposés, est l’être-là du Moi, étendu jusqu’à la dualité, Moi qui en cela reste égal à soi-même ».

La réconciliation dit, avant tout, un mouvement d’autoréflexion par lequel, descendant en moi, je me vois dans l’autre. Je le vois comme moi-même passé en face de moi. Le Moi s’étend jusqu’à la dualité, mais cette dualité n’est autre que sa propre épaisseur qu’il parcourt dans une réminiscence de soi.

Par ce parcours, le singulier renaît à l’infini de la vie. Ne convient-il pas alors de dire que la vie est cercle en soi, totalité réflexive infiniment capable de surmonter ses propres différences, en faisant jaillir de ses cendres la flamme d’une irradiation toujours soutenue ? Peut-être, est-ce pour cette raison que Léon TOLSTOI a pu dire : « je prie seulement mon Dieu qu’il ne me retire pas le bonheur du pardon »…

La recherche de la vérité n’est-elle pas la recherche d’un discours qui fasse médiation entre nous, qui permette d’entendre ce qui pourrait nous unir, à l’occasion de cela même qui nous divise ?

Tenir ensemble, est-ce autre chose que signifier que chacun de nous est un fil tissé de plusieurs couleurs, que l’homme est soi-même et autre, ici et ailleurs, là et en errance, sans cesse en quête d’un équilibre comme la flamme d’une bougie dansant dans le vent pour chercher à s’accorder avec la lumière d’en haut, pure pacifique, modérée, conciliante ?
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