LA RESILIENCE DES PEUPLES

Par Maryse QUASHIE, Roger E. FOLIKOUE

« Tout  le  monde  est  coupable   »  tel  est  le  titre  d’une  chanson  d’une  célèbre  chanteuse togolaise qu’on a beaucoup entendue il y a quelques années. Cette chanson voulait juste dire que dans toute situation ressemblant à un échec les torts sont souvent partagés. C’est vrai évidemment, à condition que « tout le monde est coupable » ne soit pas une manière de se dédouaner et ne corresponde pas à « personne n’est coupable au fond ».

Dans la situation du Togo, on rencontre des personnes qui vous prouvent qu’elles ne sont pas en situation d’être désignées comme fautives dans la mesure où tous les autres sont au moins autant sinon plus responsables qu’elles des embûches actuelles sur le chemin de l’instauration de la paix, de la démocratie et de l’Etat de droit dans notre pays.

Or chercher un coupable et un seul, est-ce bien la solution ? Est-ce sûr que ce sont les partis de la C14 qui n’ont pas choisi la bonne stratégie et qui ont donc entraîné les citoyens  dans l’impasse ? Les citoyens n’avaient-ils pas le choix ? Est-ce sûr que ce sont les Organisations de la Société Civile (OSC) qui ont mis la pression aux partis de l’opposition dans le mauvais sens ? Les responsables de ces partis n’étaient-ils pas à même de procéder à une analyse personnelle et de bâtir leur propre stratégie? Est-ce possible de penser que les églises et religions se soient mêlés de ce qui ne les regardait pas et ont ainsi exercé une influence inacceptable  sur  une  population  par  ailleurs trop  sensible  à  ce que disent  les  hommes d’église ? Les fidèles doivent-ils obéissance aveugle aux responsables d’église ?

Toutes ces questions auxquelles on ne peut évidemment pas donner une réponse directe sous peine d’introduire des simplifications abusives dans l’analyse de la situation actuelle de notre pays doivent nous pousser à une analyse en profondeur.

On pourrait prendre « Tout le monde est coupable » d’une autre manière. En effet, il est sûr que chacun selon sa position, selon son profil, à un moment donné n’a pas adopté le comportement idoine, à tel point que chacun a une part de responsabilité. On pourrait ainsi  examiner  le  cas  de  la  société  civile  qu’on  a  spécialement  interpellé  au  cours  des derniers mois en Afrique. Etait-ce une façon de l’incriminer spécialement ? Certainement pas. Cependant, alors que la population avait perdu confiance dans certaines pratiques des partis politiques, à qui on ne devait d’ailleurs pas laisser l’exclusivité des choix politiques, il était normal qu’on attende beaucoup de cette société civile. Si elle ne s’était pas mobilisée, elle aurait, en quelque sorte, manqué à ses devoirs.

De la même façon, les intellectuels ne sont guère  les seuls responsables des difficultés actuelles. Pour autant, leur quasi silence, dans une situation d’impasse sociopolitique, pose particulièrement problème dans la mesure où c’est en de tels moments que les intellectuels constituent une force de propositions à cause de leurs capacités d’analyse…

Ainsi même si personne n’est seul coupable, tout le monde n’a pas le même niveau de responsabilité selon les moments. Cela signifie que chacun doit se préoccuper de jouer son rôle, le mieux possible, selon les circonstances.

En fait, à l’heure actuelle, ce qui est nécessaire, ce n’est pas de chercher le ou les coupables car cela ne servirait qu’à accentuer les déchirures sociales, chacun cherchant à faire porter le chapeau à l’autre. Le débat risque d’ailleurs de durer longtemps car justement, démêler les responsabilités et les classer surtout selon leur importance est de l’ordre de l’impossible.

Que faire alors pour repartir d’un bon pied ?

D’abord, il faut se rendre compte qu’on ne peut guère se dispenser de l’analyse des échecs. Il faut donc se plier à cette discipline mais dans une dimension prospective. En effet, il s’agit, de partir des responsabilités de chaque citoyen, de chaque groupe social, mais de manière positive, c’est-à-dire en posant le principe qu’aux responsabilités correspondent des capacités. Ce sont ces capacités qu’il faudra mettre en exergue en vue d’une reconstruction sociale, car mises ensemble, elles sont à la base de la résilience de tout groupe humain.

Dans un second temps, dans l’analyse des échecs, il est possible de partir des faits et de décrire les actes contraires aux droits et aux libertés, les atteintes à la vie des citoyens, l’impossibilité de recours à une justice indépendante, etc. Par ailleurs, des rapports existent décrivant   les   fraudes,   les   mesures   qui   favorisent   l’inégalité   lors   des   consultations électorales…

C’est  à  toutes  ces  pratiques  qu’il  faut  s’attaquer.  A  ce  moment-là  il  est  plus  facile  de

détourner les yeux des personnes, pour chercher les solutions pour que ces faits ne se reproduisent plus. Alors, ils seront nombreux à se mettre ensemble pour reconstruire une société plus juste et où il fera bon vivre pour tous : les victimes d’une époque mais peut- être aussi ceux qui regrettent leurs actes, ceux qui ont été complices par ignorance, etc.

A partir de là, dans un troisième temps, on peut construire un projet commun qui va au-delà des échecs, au-delà des déchirures d’un moment, au-delà des hommes d’un moment, pour se mettre dans la perspective de l’histoire. Cela signifie qu’on n’accepte pas de subir celle-ci mais qu’on croit en être les acteurs, les bâtisseurs.

Les Togolais sont-ils capables d’une telle démarche ? Croient-ils encore que leur avenir est entre leurs mains ?  Les cinquante dernières années pourraient leur faire douter de cela, car ils pouvaient avoir l’impression que tout était décidé en dehors d’eux, sans que leur voix ne compte jamais.

Pourtant,  qui se rappelle que Franco est resté au pouvoir en Espagne de 1938 à 1975 (trente

-sept ans) , que c’est une révolution pacifique, la Révolution des œillets qui en 1968 a réussi à faire partir Salazar au pouvoir au Portugal depuis 1932 ?   Espagnols et Portugais vivent aujourd’hui dans des pays démocratiques, eux qui ont longtemps fui leur terre natale pour émigrer vers la France, et d’autres contrées plus lointaines…

Les Africains auraient ils oublié l’histoire de Soundiata Keita ? Les descendants d’Agokoli, auraient-ils perdu la patience et surtout l’ingéniosité qui les ont aidés à faire fondre les murs  de  la  tyrannie  et  à  quitter  la  cité  de  l’autocratie ?  Des  figures  continentales  et mondiales doivent être, pour nous, des balises dans cette phase de reconstruction socio- politique.

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