LA HONTE ET L’HONNEUR

Par Maryse QUASHIE, Roger E. FOLIKOUE

Durant les toutes premières années de sa vie, l’enfant va et vient, peu sensible au regard des membres de son entourage, nu ou habillé, cela lui semble bien égal. Mais au fil des mois, apparaissent chez lui des comportements qui signifient qu’il prend souci de ce que les autres pensent de lui : il commence à avoir « honte ». On peut trouver cela dommage, car l’enfant semble moins spontané et naturel, mais c’est une évolution indispensable dans la mesure où c’est le passage obligé prouvant qu’il commence à intérioriser les attentes de son groupe social à son égard. En effet, pour être membre à part entière de ce groupe, il faut qu’il en obtienne l’approbation en adoptant les attitudes et les comportements qu’on attend de lui à chaque étape de sa vie. Toute la vie de l’individu humain se passe alors dans cette recherche du regard positif des autres. Personne ne peut s’en passer, même les plus indépendants qui disent ne pas se soucier du qu’en-dira-t-on… Car on ne devient soi que par les autres.

Pourquoi cette longue introduction ? A cause des multiples interpellations à l’attention des universitaires depuis quelques années. On leur demande, on leur réclame une participation au débat national; même le gouvernement a fait entendre sa voix dans ce sens : même si, en réponse, cela s’est résumé à un colloque plus ou moins téléguidé, leur voix fait autorité, selon le gouvernement.

Cependant, ne nous voilons pas la face, les universitaires interviennent assez peu dans les controverses et interrogations qui préoccupent la population togolaise aujourd’hui. Pourquoi ? Et pourtant si on demande leur participation, c’est qu’il y a une attente à leur égard dans ce sens ! N’y seraient-ils point sensibles ? N’éprouveraient-ils aucune honte face à la désapprobation sociale dont ils semblent faire l’objet ?

Revenons encore à l’évolution de l’individu humain : lorsqu’il  prend conscience des attentes du groupe dont il fait partie, il fait tout son possible pour correspondre à celles avec lesquelles il est d’accord. C’est une question d’honneur : on doit faire honneur au statut, au rôle qu’on occupe dans sa communauté de référence. On met toute l’adolescence à apprendre cela : on se plie à des codes d’honneur et cet apprentissage marque toute notre vie…

Alors qu’en est-il de la majorité des universitaires togolais ?  Certains d’entre eux n’auraient- ils  pas  intériorisé  les  attentes  de  leur  groupe social  de  référence ?  Ou  ces  attentes  ne correspondraient-elles pas aux valeurs auxquelles ils sont attachés ? Qu’est-ce qui fait leur honneur alors ? Pour répondre à ces questions, le mieux est de les observer, ces nombreux universitaires qui ne prennent pas la parole.

Certains  d’entre  eux  mettent  apparemment  leur  honneur  à  rester  bien  cachés,  selon l’adage  « Pour  vivre  heureux,  vivons  cachés ».  Ils  semblent  protéger  leur  tranquillité surtout, ils ne veulent pas d’histoires… Et puis il y a ceux qui ont, semble-t-il, à cœur de protéger des acquis présents (en général un poste et les avantages y afférents) ou de ne pas mettre en danger des chances futures (là aussi un poste, on ne sait jamais). Et il y a bien des gens qui leur disent : « Toi tu es un fils de pauvre, vas-tu perdre par une parole malheureuse tout ce qui a valu tant de sacrifices à tes parents ? ».

Ce que ces deux catégories de personnes ont en commun c’est le désir de n’offenser personne, surtout pas les autorités, universitaires, administratives, ministérielles, gouvernementales et politiques. Bref la peur semble devenir une norme tacite.

Mais où se trouve alors  leur honneur ?  Peut-être dans ce que nous recommande l’instinct

de conservation. Sous sa forme sociologique, cela s’exprime dans certains milieux par les phrases : « Le jeu en vaut-il la chandelle ? Est-ce à toi de prendre un tel risque ? »

Et puis, d’une façon générale, ce sont les universitaires qui se taisent qui sont les plus nombreux. Quelle honte y aurait-il alors à adopter le comportement de la majorité ? Au contraire, n’est-ce pas raisonnable de faire comme tout le monde ? « Est-ce toi qui vas inventer la meilleure manière d’être un universitaire ? Ce que les autres font n’est-ce pas un modèle suffisamment probant ?»

Les universitaires silencieux n’aiment donc pas se différencier mais, ils sont en général très frileux quant aux égards qu’on leur doit : ils sont très préoccupés de ce qu’on tienne compte de leurs diplômes et surtout de leurs grades et  de leurs titres. Leur honneur semble être dans le rappel de ces éléments. Ce qui compte c’est d’avoir eu un doctorat, d’avoir tel grade, tel rang et de jouir des privilèges qui y sont attachés et surtout de la reconnaissance sociale qui en découle. Bref l’honneur est dans la différenciation d’avec ceux qui ne sont pas allés à l’école, ou qui n’y sont pas allés longtemps, et surtout dans les marqueurs sociaux de ces différences. Cela répond au culte du diplôme que nous a laissé l’école coloniale, et aux traditions universitaires héritées du même colon…

On peut le constater, le choix de l’universitaire silencieux correspond en fait à des attentes sociales, que nous avons tenté de résumer dans des sentences, adages, remarques que nous connaissons tous. Ces affirmations montrent bien que l’universitaire silencieux est bien le produit de notre société. Nous avons les universitaires que nous méritons, pourrait-on dire…

Mais ce qui devrait plus retenir notre attention c’est que les attentes exprimées correspondent à certaines valeurs qui  ont été intériorisées à un moment donné de la vie des personnes qui les manifeste. Et là on ne peut s’empêcher de pointer du doigt le système de formation actuel : la plus grande partie des universitaires silencieux, proviennent du cycle secondaire et même universitaire de ces vingt-cinq dernières années au Togo…

Il est vrai que cela ne se détectait guère dans le langage de notre école… Cependant cela pouvait se décrypter sans difficulté dans les modèles de réussite sociale qu’on a montrés aux jeunes depuis tant d’années ! La réalité n’est pas dans les mots véhiculés par l’école mais dans les hommes que le système de gouvernance en place depuis plus de cinquante ans met à l’honneur !

Aujourd’hui, nous  réclamons   des universitaires à l’esprit critique, désireux d’être des éclaireurs pour leur contemporain, soucieux d’excellence, et prêts à donner leur vie pour le  bien  commun.  Est-ce  dans  ce  sens  qu’ils  ont  été  formés ?  La  réponse  est  très certainement négative. Alors, former des jeunes dont l’honneur serait placé dans d’autres valeurs, devient une urgence. La crise actuelle montre bien que l’universitaire silencieux n’est plus d’actualité (c’est même-là un des aspects de la crise) et ne peut plus être un modèle pour nos sociétés. La crise est donc propice à la naissance et à la consolidation d’autres codes d’honneur, à nous d’en profiter. Car l’avantage d’une crise est d’être un temps de nouvelles semailles.

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