PUISSANTS, MAIS PRIVES DE DROIT !

Par Maryse QUASHIE, Roger E. FOLIKOUE

Ces jours-ci, il y a des manifestations en Algérie, contre la décision de BOUTEFLIKA de briguer un cinquième mandat présidentiel. La question du nombre de mandat est déjà problématique mais à cela s’ajoute le problème de l’état de santé du candidat. En effet, il souffre des suites d’un accident vasculaire cérébral (AVC) et on se demande à juste titre, s’il a encore les capacités de diriger un pays. Déjà on le voit en fauteuil roulant, il a donc perdu une bonne partie de sa mobilité, mais ses capacités intellectuelles sont-elles toujours intactes, est-il encore assez résistant ?  …

En même temps on apprend qu’Ali BONGO, est revenu au Gabon, après de longs mois  hors de son pays, à la suite d’un AVC, lui aussi. Est-il suffisamment rétabli pour exercer la fonction présidentielle, dans un pays qui ne retrouve pas la stabilité sociale depuis les dernières élections présidentielles ? Peut-il encore jouer son rôle de leader politique, s’adresser à ses compatriotes, prendre des décisions adéquates dans un tel état ?

Au cours de l’année 2018, le président du Nigeria, Muhamadu BUHARI, a été un président à éclipses : la maladie (laquelle, on ne sait pas trop !) ne lui laissait guère le temps de rester dans son pays plusieurs mois d’affilée, il était obligé de faire sans cesse des va-et-vient entre son pays et le Royaume Uni pour se faire soigner !

Il semble bien que les chefs d’Etat africains n’aient pas le droit de tomber malades. Cela ne convient peut-être pas à leur statut ? Alors que les citoyens luttent pour réclamer une couverture sociale, le droit aux congés maladies, la reconnaissance de maladies professionnelles, il est étrange que ceux qui sont en principe les plus puissants dans leur pays n’aient pas le droit d’avouer que leur santé n’est pas au point. Seraient-ils des surhommes ? Auraient-ils oublié l’une des recommandations de Blaise Pascal ? On se croirait dans les temps anciens où les monarques recevaient en même temps que l’onction pour diriger leur peuple, des pouvoirs leur permettant de lutter contre toute maladie ou faiblesse ! On se rappelle ainsi un certain chef d’Etat doté du nom d’un arbre pratiquement indéracinable, le baobab ; on se rappelle les rumeurs sur les sacrifices de centaines de bêtes, ou sur les services rendus par des Hindous munis de pouvoirs occultes…

 Le problème c’est qu’au-delà de la maladie, l’âge aussi vous fait perdre vos forces : une armée de médecins, des séjours répétés dans les pays occidentaux pour se faire perfuser on ne sait quel produit-miracle donnant une éternelle jeunesse, sont aussi inutiles et éphémères que de se teindre les cheveux blancs, combat perdu d’avance ! Tous ces efforts n’arrivent qu’à masquer les ravages de l’âge : ces derniers sont d’autant plus visibles que voulant démontrer qu’on est en forme, on est sans cesse sous les feux de l’actualité, obligé de se montrer tout le temps. Hélas, combat toujours perdu ! On se rappelle ainsi Robert MUGABE, surpris par les caméras de télévision, lorsqu’il s’endormait en public !

Par conséquent, les puissants d’Afrique sont non seulement privés du droit d’être de temps en temps malades, mais ils n’ont pas non plus droit à la retraite lorsque l’âge ne leur permet plus d’exercer le dur métier d’être à la tête d’un pays…

Pourtant, il leur serait facile de prendre rapidement une décision pour eux-mêmes, alors que tant de paysans, d’artisans, de commerçants,  de travailleurs du secteur informel, pensent à leurs vieux jours avec inquiétude. Pourtant, les puissants d’Afrique ne sont pas des fonctionnaires ayant à se demander comment survivre avec une maigre pension de retraite, non eux, à cause de l’état de leurs multiples comptes en banque et grâce à leur patrimoine immobilier,  leurs vieux jours sont assurés, et même celle des enfants de leurs enfants…

Finalement on doit reconnaître qu’accéder au pouvoir vous fait contracter une maladie spéciale, qui fait que vous souffrez plus de la perspective de laisser ce pouvoir à quelqu’un d’autre, que de toute autre maladie, que de la vieillesse. Est-ce une maladie ou une addiction ? En effet, tous les signes de l’addiction sont-là : l’asservissement à la substance qui donne du plaisir sur le champ mais qu’on doit renouveler pour avoir la sensation du plaisir ; le besoin d’un usage de plus en plus fréquent de cette substance (autant de mandats que possible),  à des doses de plus en plus importantes (toute décision finit par ne dépendre que  de vous seul)…

Tout cela ne serait que plaisanterie, si le destin de plusieurs millions de personnes n’était mis en danger par cette addiction. Ainsi, alors qu’on croyait le Nigéria sorti des difficultés de l’alternance politique, avec le départ de Jonathan GOODLUCK en 2015, voilà que l’élection récente de BUHARI, (malade ou guéri ?) laisse présager des troubles sociaux. N’y avait-il personne d’autres dans son parti, capable de défendre le même programme ?

C’est en cela que les citoyens sont aussi responsables du développement de l’addiction au pouvoir. A l’intérieur des partis ne remplacerait-on pas les malades, si les membres des partis ne croyaient pas en l’homme providentiel sans lequel aucune victoire n’est possible ? Même si c’est lui qui apporte les financements, même s’il est le fondateur du parti, n’est-ce pas à son pays qu’il rend ainsi service par son engagement politique ? Le parti doit-il mourir avec lui ?

Souvent on prétend que c’est l’entourage de la personne souffrant de l’addiction qui fait pression sur lui, à cause d’obscurs intérêts. Et la personne elle-même en perdrait le discernement au point de ne pas voir que se présenter diminué aux yeux de ses compatriotes, ne lui rend aucunement  service ?

Et même plus que cela, en dehors du parti, n’y a-t-il pas des citoyens, fascinés par on ne sait quelles croyances des temps anciens, prêts à croire aux possibilités de tel ou tel homme politique providentiel de résister aux maladies, aux empoisonnements, de pouvoir se rendre invisible, de vivre plus longtemps que la moyenne des humains ?

Derrière tout cela, ne pourrait-on pas découvrir la peur ancestrale attachée à celui qui est au pouvoir parce que, croit-on,  spécialement protégé par des puissances occultes, et qu’on ne pourrait vaincre qu’en passant par ces mêmes forces occultes ? Cette peur inhibe alors les capacités d’observation du citoyen qui ne discerne plus les insuffisances du leader vieillissant ou malade. Cette  peur  paralyse la langue lorsqu’on doit lui porter la contradiction. Cette même peur empêche de sortir de chez soi pour protester quand le nombre de mandats dépasse la limite permise… A quand l’ère de la sagesse de savoir passer le flambeau ?

La mobilisation en Algérie, contre la candidature de BOUTEFLIKA, qui par ailleurs a rendu d’énormes services à son pays, devrait ouvrir les yeux des citoyens d’Afrique subsaharienne : ils doivent se lever pour proclamer qu’ils veulent prendre en main leur avenir… Car se lever est un acte de l’homme qui a une vision et milite pour cette vision.

En attendant, on pourrait peut-être demander au Pape Emérite Benoît XVI de prier pour toutes les personnes souffrant d’addiction au pouvoir, afin qu’elles obtiennent la grâce du « savoir partir lorsqu’il en est encore temps » !

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