Quel modèle pour le développement ?

Entretien avec M. Kodjo EVLO et M. Ewhin-Liba PANA du département d’économie de la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion de l’Université de Lomé.

Le Rameau : On a l’impression que de nos jours il n’y a qu’une seule pensée économique qui domine : le libéralisme.

EVLO : Cette impression n’est pas fausse à mon avis. La domination de la pensée économique libérale n’est pas un phénomène nouveau. Elle a en fait existé depuis que l’économie politique s’est confirmée comme une science indépendante, surtout avec les travaux d’Adam Smith qui est considéré comme le père de la science économique moderne. La pensée libérale prône le rôle central de l’individu dans l’activité économique et suggère que ce dernier, en cherchant à maximiser son bien-être, finit toujours par donner le meilleur de lui-même tout en tirant le meilleur profit possible des opportunités qui lui sont librement offertes par le marché. Guidés par le sens de rationalité économique et la main invisible, l’individu et la société font le meilleur usage possible des ressources disponibles. Selon les néo-classiques, le laissez-faire que prône ce courant de pensée, conduit à des résultats optimaux c’est-à-dire la maximisation du bien-être individuel et social si le contexte institutionnel s’y prête, notamment, s’il n’y a pas échec du marché. Le marché peut échouer sous l’effet de plusieurs facteurs dont l’existence d’effets externes, la présence de biens publics, la prévalence de situations de monopole, la présence de risques ou autres facteurs d’incertitude, l’insuffisance d’information, la complaisance du système dans une situation d’équilibre de sous-emploi.

Bien évidemment, il est impossible de trouver dans la pratique un environnement institutionnel parfait. Dans ces conditions, le marché ne peut pas fonctionner de manière optimale, ce que les néo-classiques n’ont pas manqué de relever. Toutefois, le paradigme néo-classique et la pensée économique libérale gardent tout leur charme, ils résistent assez bien aux critiques, ce qui sans doute contribue à leur domination sur les autres courants de pensée qui apparemment manquent d’arguments solides pouvant leur permettre de faire le contrepoids. La force de la pensée économique libérale est que le paradigme néo-classique repose sur des hypothèses difficiles à rejeter sur le plan théorique. Par exemple, il est difficile de rejeter a priori l’hypothèse que l’être humain dans son comportement économique pense à la promotion de ses intérêts personnels.

La pensée économique libérale a certes connu des hauts et des bas depuis ses débuts. Elle a notamment été défiée par le marxisme au 19e siècle et l’avènement du léninisme au 20e siècle. Elle a également été secouée par l’avènement et l’avancée du keynésianisme qui l’a substantiellement modérée entre les années 1930 et 1970. En revanche, elle a retrouvé sa gloire dans les années 1980 et 1990 à la suite de l’échec de régimes économiques axé sur le collectivisme.

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Le Rameau : N’y a-t-il pas d’autres choix ?

EVLO : Les autres écoles de pensées existent toujours. D’ailleurs, bon nombre d’économistes se réclament aujourd’hui des autres écoles de pensée, dont le marxisme. Toutefois, comme je l’ai souligné plus tôt, ces écoles de pensée n’arrivent pas à convaincre la majorité des économistes. C’est pourquoi elles sont apparemment dominées par la pensée néo-classique. En réalité, le vrai problème de choix se pose, non pas au sujet de la pensée, mais de la politique économique. La question pertinente serait donc de savoir si l’Afrique doit opter pour des politiques économiques qualifiées de libérales. La réponse à une telle question ne peut être catégorique. On peut toutefois dire que le laissez-faire donnera les mêmes résultats dans tous les pays ayant les mêmes structures et contextes institutionnels tels qu’évoqués ci-dessus.

Le Rameau : La pensée économique n’a apparemment pas encore trouvé la stratégie qui tracera les voies du décollage économique de l’Afrique. Pourquoi?

E-L. PANA : Le paradigme de la faillite constitue le cadre d’analyse de l’histoire économique et sociale de l’Afrique contemporaine; avec un accent mis sur les impasses de ce qu’il est convenu d’appeler le développement. Comme l’observe Coquery-Vidrovitch, « nous sommes dans une période de crise cumulative » définie à la fois comme crise des processus de développement au sud, mais aussi dans un monde dont les interdépendances sont multiples et incontournables, crise des modèles de développement et des idéologies qui sous-tendent les politiques et structures des États ; et enfin crise des savoirs engendrés par l’éclatement des champs du développement et les décalages de la théorie face à des réalités mal analysées. L’afro pessimisme empêche toutes analyses politiques des problèmes de développement. En reproduisant les stéréotypes de l’ethnologie coloniale, il ne cesse de divertir l’opinion occidentale. En ces temps de révisionnisme ambiant, il est certes commode d’écarter toute référence aux structures et aux effets de domination. Pourtant ces phénomènes se renouvellent à l’heure où le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale étranglent l’Afrique pour l’obliger à démanteler ses filières de production et ses États. On se rappelle, en effet, que c’est à partir des années 1980 que les économistes du FMI, en désaccord aussi bien avec les approches conventionnelles de développement qu’avec les théoriciens de la dépendance, se sont prononcés ouvertement pour le libéralisme. Pour eux, ce n’est pas trop, mais pas assez de libéralisme qui est un obstacle au développement. Ils pensent que c’est le marché qui fait défaut aux pays en développement. Pour y remédier, ils préconisent une libéralisation de l’économie : arrêt du protectionnisme, diminution du budget de l’État, dérèglementation généralisée, privatisation des entreprises publiques.

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Le Rameau : Et ce point de vue théorique a-t-il été confirmé par les faits ?

E-L. PANA : La politique préconisée par le FMI a été plus ou moins suivie par l’ensemble des pays en développement (PED) car le FMI y conditionne ses aides. Les résultats catastrophiques ne se sont pas fait attendre comme en témoignent la stagnation, la régression socioéconomique africaine depuis les années 1990. Cet échec a conduit inévitablement à chercher des explications qu’on trouve du côté des théoriciens de la dépendance. Pour ceux-ci, les économies africaines sont organisées suivant des dispositions coloniales ignorant un grand nombre de réalités sociales. L’administration moderne, largement inspirée de la culture occidentale capitaliste, n’a pas su reconnaître l’importance des cultures des sociétés africaines, absentes de ce fait des approches conventionnelles qui n’en ont pas tenu compte dans les processus de développement. Dès lors, elles n’ont permis à la majorité des individus ainsi qu’aux sociétés concernées de s’assumer pleinement. De même, face aux illusions des imitations simplistes, le paradigme des « pays modèles » n’a pas non plus fonctionné : les années 1980 ont en fait débuté « par la remise en question de bien de certitudes antérieures notamment en économie du développement » (Courtheaux). Dans le même ordre d’idées, Bodley affirme que les données socio- anthropologiques permettant de comparer les degrés d’autosuffisance des populations tribales à la suite de leur intégration dans l’économie mondiale, indiquent toujours que leur niveau de vie a baissé avec le progrès économique. Comme pour étouffer le débat sur la violence engendrée par le rôle croissant de l’argent dans les sociétés africaines, les anthropologues d’occasion reprennent le vieux catalogue des obstacles culturels au développement : si les producteurs de cacao, de café, d’arachide, de coton, ou de bananes sont si pauvres, c’est parce qu’ils s’obstinent à s’accrocher à leurs croyances ancestrales tandis que les cadres urbains acceptent de subir les pressions communautaires qui, à travers les obligations de la parenté, empêchent toute épargne et tout investissement productif. Plus vulgairement certains reprennent la théorie des climats pour expliquer le retard ou l’impuissance de l’Afrique. À l’heure où le spectre de Malthus hante les institutions financières, d’autres s’en prennent jusqu’au lit des pauvres, jugés trop fécond : la femme et la famille deviennent les cibles désignées des politiques de population. Certains Africains ont eux-mêmes l’esprit conditionné au sous-développement à tel point qu’ils reproduisent la voix de leurs maîtres : «l’Afrique du 21e siècle sera rationnelle ou ne sera pas » répète par exemple Axel Kabou dans un ouvrage franchement provoquant. Or on le sait, l’irrationalité des attitudes et comportements des sociétés qualifiées d’indigènes fait partie d’un corpus d’idées véhiculées par la littérature coloniale qui a longtemps ignoré mes savoirs endogènes.

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EVLO: Ce n’est pas nécessairement la pensée économique qu’il faut accuser. L’Afrique a certainement fait l’expérience de plusieurs courants de pensée, du libéralisme au socialisme, sans réussir à trouver les voies du décollage économique. Ce n’est pas surprenant qu’aucune idéologie n’arrive à fondamentalement faire la différence, étant donné le caractère peu propre de l’environnement socio-économique africain. Le modèle de développement le plus parfait ne peut réussir dans un environnement socio- économique miné par des distorsions structurelles défavorables à la croissance et au progrès économiques. Il faut donc assainir l’environnement socio-économique afin de le rendre propice au développement. En particulier, il faut améliorer la gestion économique, débarrasser l’économie des distorsions et rigidités structurelles, accroître la productivité, améliorer la gouvernance. On a beau critiquer le libéralisme ou le capitalisme pour son échec en Afrique. La cause d’un tel échec est justement qu’on n’a jamais donné à ce mode de développement les moyens de réussir en Afrique. Notamment, l’Afrique ne réussit pas à attirer suffisamment de capitaux pouvant conduire à son décollage économique à cause du caractère peu propice de l’environnement socio-économique. Et il n’y a pas de capitalisme sans capital.

Le Rameau : En tant qu’économiste africain, comment entrevoyez-vous le développement de l’Afrique ?

EVLO: La situation de l’Afrique n’est pas du tout satisfaisante. La plupart des indications de développement économique et social suggèrent que les conditions socio-économiques sont moins favorables en Afrique que dans les autres continents. Non seulement l’écart se creuse entre l’Afrique subsaharienne et les autres continents, mais aussi bon nombre de pays d’Afrique au sud du Sahara ont connu un déclin économique au cours des quarante dernières années. L’environnement économique continue de se dégrader, miné par beaucoup de maux dont la mauvaise gestion macroéconomique, la détérioration des termes de l’échange, le fardeau de la dette, l’instabilité politique, l’insécurité, la fuite des capitaux et des cerveaux, le pillage des biens publics, l’absence de la bonne gouvernance, le manque de volonté politique, la dégradation de l’environnement, la détérioration de la situation des secteurs sociaux, etc.

Il faut renverser ces tendances défavorables afin de promouvoir le développement durable de l’Afrique. Ceci demande notamment la pratique de politiques économiques visant à éliminer ou réduire les distorsions qui nuisent à la croissance de la productivité. Cette dernière nécessite l’accroissement de l’épargne et des investissements ainsi que la formation du capital humain. Les mesures nécessaires doivent être prises pour attirer les capitaux étrangers pour combler l’insuffisance de l’épargne intérieure. La mondialisation est une réalité à laquelle l’Afrique ne peut pas échapper. Il vaut mieux en profiter plutôt que d’y perdre en restant passif ou en se lamentant continuellement. La meilleure façon d’en profiter est d’accroître la productivité, et donc la compétitivité de l’économie. Mais tout ceci demande un assainissement de fond de l’environnement sociopolitique et la bonne gouvernance.

E-L. PANA : En tout premier lieu, il convient d’entreprendre une analyse en profondeur de la situation actuelle du continent qui exige la réévaluation globale des discours qui refusent de s’interroger sur la pertinence des conditions de passage à la modernité économique. En clair la crise africaine renvoie inévitablement à la crise des savoirs concernant l’importation de dynamique du dehors. En effet, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, «les théories du développement, propres aux pays du tiers monde, ont été marquées par les théories extérieures: celles qui se sont formées et affrontées au sein des sociétés dites avancées, et qui se trouvent maintenant remises en question »(Balandier). Dans cette perspective, les sociétés africaines ne peuvent que reproduire le modèle des sociétés chargées de les engager dans la modernisation. Pour réussir, on ne leur a pas demandé d’innover à partir de leurs dynamiques internes et d’orienter le changement dans le sens de leur système de référence. Si le développement est une croyance occidentale, sa faillite consacre aussi la faillite du capitalisme en Afrique. L’échec d’un modèle unique de développement ne doit cependant pas cacher les dynamiques inédites apparues dans de nombreux pays du continent depuis 1970 : auto-organisation des communautés paysannes, expériences de développement local et de promotion collective, mouvements sociaux dans les quartiers urbains, émergence d’entreprises locales, amorçant des poussées d’industrialisation, prise de parole, etc. L’ampleur des changements impose un nouveau regard sur l’économie réelle dans ces sociétés.

1 Commentaire le Quel modèle pour le développement ?

  1. Pascaline Patchali // 27 mars 2015 á 1 h 05 min // Répondre

    une chose est que le libéralisme économique est classe meilleur, mais ce qui est sur, les pays pauvres ne pourront y parvenir sans passer par le communisme. Si les pays comme l’URSS, l’Allemagne’… ont échoué, il n’en est pas moins faux qu’ils ont réussi a élever le niveau de vie minimum de leurs citoyens!

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