COMPTE RENDU DE LA CONFERENCE DU 17 AVRIL 2017: LE TRAVAIL, UN MAL NECESSAIRE OU UNE VALEUR ?

Par Julie MALEME, Doctorante en Science de l’Education et membre du Rameau de Jessé

L’association Le Rameau de Jesse a repris la parole en 2015 avec une série de conférences sur le changement social en lien, notamment, avec les questions d’éducation, de l’accès à l’énergie, la justice etc. En 2016, l’association s’est tournée vers la question de pauvreté et la réflexion a porté entre autre sur la dimension politique et économique de la pauvreté, l’émergence comme une solution contre la pauvreté ?

Pour poursuivre les échanges sur ces différentes questions sur la pauvreté, Le Rameau de Jessé a choisi pour cette année 2017 de réfléchir sur le thème : Le travail, un des piliers du développement de l’Afrique ?

A travers cette thématique, l’association propose une série de conférences qui prennent en compte les questions relatives aux représentations sur le travail, à l’accès, à la création, aux conditions de travail sans oublier les problèmes d’équité dans le travail.

Dans cette série de conférences, la première, qui a eu lieu ce lundi 7 avril 2017, avait pour thème : Le travail, un mal nécessaire ou une valeur ? 

Quelles conceptions du travail ? Travail manuel/travail intellectuel : la dévalorisation du travail manuel et en particulier de l’agriculteur. Travail salarié et travail non rémunéré. Quelle perception du fonctionnaire ? Quelle vision du travail transmettre aux jeunes ? Voilà des pistes de réflexion de cette  conférence
OLYMPUS DIGITAL CAMERA  OLYMPUS DIGITAL CAMERA  OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Cette conférence qui s’est tenue dans la salle de conférence du Centre de Recherche pour le Développement en Afrique Tropicale (CRDAT), est animée par messieurs :

  • Norbert GBIKPI-BENISSAN, Secrétaire National du Parti Démocratique des Travailleurs (PADET),
  • Prosper DEH, Coordonnateur du Projet d’Accompagnement Œcuménique du Togo (PAOET), avec Madame Maryse QUASHIE, spécialiste en Sciences de l’Education et membre du Rameau de Jessé, comme modératrice.

D’entrée de jeu, la modératrice, Mme QUASHIE, a lancé la discussion avec ces interrogations : Quelle est la valeur du travail ? Quelle est la conception traditionnelle du travail au Togo et en Afrique ? Le travail est-il une torture, une punition ? Qu’y a-t-il de positif dans le travail finalement ?

Pour Mr Norbert GBIKPI-BENISSAN, il faut des préalables avant de répondre à ces questions. Aussi a-t-il posé quatre remarques préliminaires. Il estime que sous la question, le travail est-il une valeur ? il y a :

  • Une angoisse
  • Une distorsion technologique et psychologique du travail née de la coexistence entre les formes de travail dans les sociétés transitionnelles et les formes modernes du travail.
  • Une affirmation. Et s’appuyant sur les préceptes voltairiens sur le travail, il reconnaît que travailler c’est vivre. Ainsi l’oisiveté n’est pas un état naturel à l’homme. La rêverie et le repos supposent et présupposent le travail. Ils sont utiles puisqu’ils découlent du travail ou le préparent.
  • Et enfin une économie politique du travail renvoyant à la valeur travail.

 

Pour les panélistes, il y a d’abord une conception religieuse qui plombe les représentations sur le travail car le travail est présenté comme une punition divine. Cette conception doit être revue et critiquée. Ensuite, les diverses expériences historiques du travail forcé et aliéné et puis les conditions de travail dans nos pays ont contribué à une mauvaise perception du travail. Le travail est considéré, à cause des peines éprouvées, comme un mal. Et on en retient  quelque chose de négatif et une sorte d’ambivalence.

Mais, selon les orateurs, traditionnellement, il y avait dans nos sociétés un rapport positif au travail. Le travail était lié aux saisons et il y avait une relation entre le travail et la nature. Dans la société traditionnelle, il y avait une organisation du travail par catégorie par caste. Et dans cette société, le travail était fait de façon solidaire, en groupe ou en communauté. Il avait une grande valeur même s’il était considéré comme une punition.

Saisissant ces réponses des panélistes, la modératrice demande :

S’il en est ainsi les paysans devaient avoir un rapport positif au travail. Pourquoi les paysans ne veulent pas que leurs enfants retournent à la terre ? Le travail est-il une valeur humaine ?  Certains métiers sont-ils vécus positivement dans nos pays en Afrique ?

A cette question, les panélistes ont affirmé que l’arrivée de nouveaux modes de travail a renversé l’ordre traditionnel des choses avec l’émergence des classes sociales. Et aujourd’hui, il y a une opposition nette entre le travail manuel et le travail intellectuel et cette opposition tend à une certaine dévalorisation du travail manuel à cause de sa pénibilité. Il existe aussi  des pratiques qui font intérioriser le travail manuel comme une sorte de malédiction.  L’impact du travail intellectuel est important de nos jours et il faut reconnaitre que l’opposition entre les deux s’accomplit par le biais de l’école. Dans cette analyse une référence a été faite à La Grande Royale dans l’Aventure Ambigüe de Cheikh Hamidou KANE. La perception négative du travail manuel pose un problème de la conception des techniques de travail.
OLYMPUS DIGITAL CAMERA  OLYMPUS DIGITAL CAMERA  OLYMPUS DIGITAL CAMERA

L’école a-t-elle alors une responsabilité dans la perception négative du travail  et dans  la dépréciation du travail manuel  par rapport au travail intellectuel ?

 

 Mr DEH, en prenant le cas de l’Allemagne, a estimé que c’est l’organisation du travail manuel  dans nos pays qui lui confère sa représentation négative. Il y a donc une question de moyens de production en référence à la pénibilité du travail qu’il faut prendre aussi en compte dans nos pays et il faut penser impérativement à l’amélioration de nos moyens de production.

 Pour Mr Norbert GBIKPI-BENISSAN, il ne faut pas avoir une conception manichéenne de la question. Il faut faire un sondage sur ce que représente le travail. Pour lui, la question mérite qu’on prenne en compte l’impact des changements dans la société, les questions de rémunération en lien avec le travail dans la mesure où le salaire n’est pas forcément relié à la  pénibilité du travail, au temps investi.  Pour lui, le travailleur c’est celui qui échange sa force de travail contre un salaire, car selon le code du travail et le Bureau Internationale du Travail, le travail non rémunéré n’existe pas et s’il existe c’est un crime.
OLYMPUS DIGITAL CAMERA  OLYMPUS DIGITAL CAMERA  OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Cette première conférence sur le travail  a conduit à  l’exigence d’une double déconstruction. La première  concerne l’idée du travail comme une forme de déchéance humaine et celle-ci proviendrait d’une conception religieuse qui ferait du travail une punition. La deuxième  déconstruction est relative à l’expérience du travail forcé et du travail aliéné pour autrui qui ont été accentué par l’histoire de la colonisation. Ces deux déconstructions sont nécessaires pour retrouver le sens du travail comme valeur car l’homme se fait en faisant quelque chose.

Les échanges entre les panélistes ont abouti à cette conclusion : nous devons sortir des représentations négatives sur le travail pour redonner au travail sa valeur. Il faut donc revaloriser les compétences dans tous les domaines. Ainsi le travail pourrait devenir, comme l’a fait remarquer la modératrice qui s’est appuyé sur une fable de LA FONTAINE,  un trésor et un trésor à transmettre aux générations présentes et futures.

Apres ces bases posées par les panelistes la parole a été donnée à la salle. Les nombreuses questions et observations du public ont montré l’intérêt de l’auditoire au thème développé.

 Dans son intervention Mr Michel GOE-AKUE, professeur d’histoire à l’Université de Lomé, a  rappelé les éléments historiques qui ont dévoyé le sens du travail. Pour lui, le travail est un trésor mais il faut continuer la réflexion sur le sujet eu égard aux différentes questions que l’on se pose, notamment, sur  les questions relatives à l’équité-genre, sur la nature du travail dans nos sociétés et surtout dans notre pays.
OLYMPUS DIGITAL CAMERA  OLYMPUS DIGITAL CAMERA  OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Mme Ghislaine JOHNSON, éducatrice et pharmacienne de formation, pour sa part a attiré l’attention sur la nécessité pour le système éducatif de prendre en charge ce type de problématique en considérant son expérience avec les enfants qui déjà font une différence entre le travail manuel et le travail intellectuel, une différence qui tend à dévaluer le travail manuel qui est pourtant une source de créativité. Elle a aussi mis l’accent sur le travail comme source d’épanouissement personnel à transmettre déjà aux enfants dans notre système éducatif. Mr Charles AYETAN, Journaliste à Présence chrétienne, a appuyé l’idée de Mme JOHNSON en mettant en exergue l’idée du travail comme une source de la réalisation de soi, une attestation de l’accomplissement de soi.

C’est dans ce sens que Mr Joseph DONOU, magistrat à la retraite, a pris la parole pour dire que d’abord dans nos sociétés le paresseux n’a pas une reconnaissance sociale et donc travailler est une exigence et une valeur à transmettre, une valeur à défendre.  Ensuite il  a cité un  article de  notre constitution qui dit que le travail est un droit. Et donc si c’est un droit chacun doit défendre ce droit; et pour l’Etat cela devient un devoir car c’est lui qui doit créer et favoriser le cadre du travail.

Mr Seth KLUVIA de l’Association des Praticiens de l’Education au Développement au Togo (APED-Togo) est revenu dans son intervention sur le lien à creuser entre le travail et le salaire car si c’est le  salaire qui fait et donne uniquement un intérêt  au travail alors il y a risque de tomber dans une autre déviance qui serait nuisible pour nos pays qui recherchent un développement  et un développement humain durable.
OLYMPUS DIGITAL CAMERA  OLYMPUS DIGITAL CAMERA  OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Il est évident qu’il y a un travail d’éducation à faire  pour  retrouver le sens du travail et aussi pour revaloriser le travail manuel dans nos pays. La recherche du gain facile ne pas être une valeur dans nos sociétés. Il devient donc urgent de nous interroger sur les idoles produites par nos sociétés et qui fascinent certains jeunes. Le travail est une valeur pour soi et pour la communauté.

Découvrant une fois de plus, la valeur de ce qui se fait par ces conférences publiques du Rameau de Jessé, Mr Dzamayovo, doctorant en sciences de l’éducation,  a demandé pourquoi on ne procède pas à une large diffusion de ces échanges pour une éducation de la population ? Les organisateurs ont répondu à cette question en  ces termes : « cette question qui est légitime nous renvoie tous à nos responsabilités citoyennes car nous avons toujours sollicité les médias à ce rendez-vous. Nous remercions les médias qui  viennent et font un reportage sur ces conférences et ceux qui veulent bien nous aider à une plus large diffusion ».

La première conférence de l’association Le Rameau de Jessé en cette année 2017 a pris fin avec les mots de remerciements de  Mme QUASHIE qui a aussi annoncé que le samedi 17 juin sera la date de la prochaine conférence sur le thème L’accès au travail dans notre pays.

Les participants ont été invités à partager un verre d’amitié pour prolonger, dans la convivialité, les échanges.
OLYMPUS DIGITAL CAMERA                                                   OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*